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Interview de Cheikh Hareth Al Dhari, secrétaire général de l’Association des oulémas musulmans

19. May 2006

par Yad Dlimi, Service Quds Press, Bagdad, 6 mai 2006

Le Cheikh Hareth Al Dhari, Secrà©taire Gà©nà©ral de l’Association des oulà©mas musulmans d’Iraq (sunnite), dà©clare que son association ne compte nullement sur le processus politique actuel pour faire sortir le pays de sa crise. Cette opà©ration se passant sous l’occupation, elle est sans effet comme en tà©moignent les rà©sultats des trois dernià¨res annà©es.

A propos du chiffre exact des pertes usamà©ricaines, le S.G. de l’association des oulà©mas dà©clare qu’il est plusieurs fois supà©rieur au chiffre officiel. Quant aux victimes iraquiennes depuis le dà©but de l’occupation, leur nombre est de 200 000, selon lui, et non pas 35 000 comme le prà©tendent les usamà©ricains. Selon lui le nombre des prisonniers et de dà©tenus dans les prisons et les divers centres de dà©tention serait de 70 000.

Le Cheikh Al Dhari dà©clare d’autre part, que son association a une vocation purement religieuse de conseil, d’à©ducation et d’orientation, qu’elle ne dispose d’aucune ramification politique et qu’elle s’interdit de ce fait d’intervenir dans le jeu politique, que ce soit sous l’occupation ou aprà¨s.

Il ajoute qu’il n’y a actuellement d’autre salut pour l’Iraq que de construire une armà©e nationale disposant du soutien populaire, ne dà©pendant d’aucune milice partisane et n’ayant d’autre allà©geance qu’à  l’Iraq. Il refuse par la màªme occasion toute intervention de troupes arabes pour remplacer les troupes d’occupation, affirmant que la rà©sistance iraquienne est en progression constante depuis 3 ans d’occupation et que sa là©gitimità© dà©coule en droite ligne de la prà©sence de l’occupant.

Voici le texte de l’interview :

Quds press : Au bout de trois ans d’occupation usamà©ricaine de l’Iraq, comment voyez-vous la situation du pays et vers quoi croyez-vous que les choses s’orientent ?

Al Dhari : Au cours des trois dernià¨res annà©es d’occupation usamà©ricaine, l’Iraq a atteint le sommet d’une và©ritable tragà©die. Si cela devrait continuer ainsi, nous allons vers un destin plus sombre : l’inconnu. Ce que confirment par ailleurs toutes les donnà©es sur le terrain. Rien de ce qui se fait n’est en mesure de donner le moindre espoir pour un rà¨glement dans un proche avenir : l’action politique est irresponsable et ses retombà©es sont hà©sitantes, ce qui renforce l’idà©e que l’Iraq va vers un l’inconnu !

Quds press : Certains politiques estiment que votre organisation se contente de critiquer et ne prend pas la peine de proposer des solutions alternatives. Avez-vous des solutions alternatives pour sauver l’Iraq de la crise dont vous parlez ?

Al Dhari : Nous ne critiquons pas dans l’absolu mais nous critiquons ceux qui le mà©ritent pour leurs faits et gestes, ceux qui ont soutenu l’occupation et qui ont servi ses plans d’administration du pays sous les appellations les plus diverses : à  commencer par le conseil du gouvernement, puis le gouvernement intà©rimaire et le gouvernement provisoire à©lu. Tous ceux qui ont le sens de la justice et un minimum de conscience politique se rendent compte des effets dà©sastreux des politiques de ces diverses instances. L’occupation a la haute main sur le pays et n’a d’autre souci que le problà¨me de la sà©curità© qu’elle traite avec la seule force armà©e. Les citoyens iraquiens sont l’objet d’agressions permanentes d’une rare brutalità©, planifià©es et improvisà©es qui font des dizaines sinon des centaines de morts tous les jours. Cette situation dure depuis trois ans et se trouve actuellement en progression constante. Le problà¨me à©conomique est totalement ignorà©,
balayà© par tous les vents, ballottà© entre les mains des occupants et de leurs semblables. Ainsi le pà©trole iraquien est l’objet d’un pillage systà©matique et ses royalties dà©tournà©es, ce que confirme un responsable usamà©ricain qui dà©clare que ” la corruption gangrà¨ne le pà©trole et l’ensemble de l’à©conomie iraquienne “. Tà©moignage tardif certes ! Au plan social, le peuple est à©crasà© par la misà¨re, manque des moyens les plus rudimentaires de la vie. Les frontià¨res de l’Iraq sont largement ouvertes à  tous les vents, violà©es par les mafias du crime, de la drogue et autres.
La premià¨re prà©occupation des gouvernements successifs est la gestion du dossier de la sà©curità© que leur ont confià© les occupants puis celui des intà©ràªts personnels de leurs membres, de leurs partis respectifs et des clans dont ils sont issus, sans autre considà©ration pour les besoins des gens et de leurs conditions humaines. Bien plus grave, certains clans dans ces gouvernements pratiquent la politique du ” aprà¨s moi le dà©luge “, une politique sectaire, d’exclusion et màªme de liquidation physique, de purification confessionnelle et de bannissement individuel et collectif. Ce qui se passe au quotidien en Iraq aujourd’hui en est la meilleure preuve.

Quds press : Quel est exactement votre position face à  ces nombreuses crises ?

Al Dhari : Face à  ce qui se passe sur la scà¨ne iraquienne, face à  la peur, à  la terreur, aux assassinats ciblà©s, aux liquidations physiques, aux arrestations perpà©trà©es par l’occupant et ses sbires locaux, l’association des oulà©mas, ne peut, de par son statut d’organisme de conseil et d’orientation, que dà©noncer ces crimes, ces atteintes graves aux droits les plus à©là©mentaires de l’homme -qui sont le droit à  la vie, à  la sà©curità© et à  une existence digne- ces dà©rapages et ces dà©rives. Nous le faisons avec la sà©rà©nità© requise en appelant toutes les parties concernà©es à  se rà©veiller, à  reprendre leurs esprits et à  mettre fin à  leurs agissements criminels.

Quds press : Comment rà©agissent-ils et avez-vous fait des propositions pratiques ?

Al Dhari : Nos conseils et nos appels sont malheureusement mal reà§us, souvent considà©rà©s comme irrà©alistes et nous-màªmes taxà©s parfois de terroristes. Nous avons prà©sentà© pourtant dà¨s la premià¨re annà©e de l’occupation un plan de sortie de crise, consistant à  transfà©rer la responsabilità© de l’administration de l’Iraq à  l’ONU et au retrait des troupes d’occupation, à  charge pour l’organisation internationale de constituer un gouvernement national iraquien indà©pendant, composà© de compà©tences nationales. Puis au bout d’une certaine pà©riode, l’organisation d’à©lections libres et transparentes sous contrà´le des Nations Unies et d’autres partenaires indà©pendants, devant dà©boucher sur une assemblà©e nationale qui se charge de doter le pays d’une constitution. De cette assemblà©e ou màªme en dehors d’elle, selon les dispositions de la constitution il se constituerait un gouvernement national, reprà©sentant tous les Iraquiens, fondà© sur la citoyennet
à© et non pas sur l’ethnisme et le confessionnalisme qui caractà©risent les gouvernements nà©s sous l’occupation.

Quds press : C’est ce que vous aviez proposà© auparavant, mais quelles sont vos propositions actuelles ?

Al Dhari : Nous à©tions les premiers à  faire ces propositions que nous avions transmises au secrà©taire gà©nà©ral adjoint de l’ONU, Lakhdar Ibrahimi. Les choses ont changà© actuellement et en fonction de la nouvelle donne, nous avons proposà© un plan qui pourrait faire baisser les tensions et ouvrir la voie à  une accalmie et plus tard à  une normalisation. Notre plan consiste tout simplement à  constituer une armà©e nationale iraquienne, reprà©sentative de toutes les composantes de la socià©tà© iraquienne et qui n’a d’autre allà©geance que pour l’Iraq, et non pas comme c’est le cas aujourd’hui, de simples ramifications armà©es des partis et clans qui le dà©molissent à  vue d’…¦il.

Quds press : Ne croyez-vous pas que les nà©gociations politiques actuelles pour constituer le nouveau gouvernement, sont de nature à  faire baisser la tension dans le pays ?

Al Dhari : Ce processus n’aide pas à  faire baisser la tension, loin de là . Les choses continuent dans la màªme voie et pour preuve, la croissance des arrestations, des enlà¨vements et des assassinats. Nous ne constatons aucun souci pour les intà©ràªts nationaux et les souffrances des citoyens dans ces marchandages politiques. Les intà©ràªts des groupes et des individus sont par contre dominants. En plus toutes les figures politiques marquantes au niveau de l’Etat et du gouvernement ont fait partie des trois premiers gouvernements qui ont fait tant de mal à  l’Iraq et à  son peuple, sans oublier que la plupart de ces hommes politiques manquent d’envergure et de personnalità© et se trouvent en deà§à  des niveaux requis pour ces hautes responsabilità©s.

Quds press : Le prà©sident iraquien, Jalel Talabani a parlà© il y a quelques jours de rencontres fructueuses avec certains groupes armà©s en Iraq. Ceci peut-il contribuer à  faire baisser les tensions ?

Al Dhari : Nous avons entendu les dà©clarations du prà©sident de la Rà©publique parlant de rencontres avec les reprà©sentants de nombreux groupes de rà©sistance, mais nous ignorons s’ils reprà©sentent des groupes de rà©sistance influents ou non, s’ils sont les và©ritables reprà©sentants de ces groupes comme ils disent et disposent ainsi du pouvoir de signer des accords permettant de faire baisser les tensions. Ceci dit, de nombreux groupes de rà©sistance et parmi les plus influents, ont dà©clarà© ne pas avoir participà© à  ces rencontres.

Quds press : Il y a actuellement de nombreuses forces politiques sunnites dans le nouveau gouvernement. Laquelle soutenez-vous ?

Al Dhari : Nous ne soutenons aucune force dans ce processus politique parce que nous ne croyons pas à  son utilità© pour sortir l’Iraq de la situation actuelle.

Quds press : Combien de temps allez-vous encore demeurer en dehors du processus politique ?
Al Dhari : Nous le resterons indà©finiment, tant que durera l’occupation et aprà¨s. Mais cela ne signifie pas que nous ne suivons pas tout. Nous continuons cependant à  dispenser à  ceux qui veulent nous entendre, les conseils que nous jugeons dans l’intà©ràªt de notre peuple et de notre nation.
Quds press : Des statistiques usamà©ricaines ont rà©và©là© rà©cemment qu’il y a eu 35 000 Iraquiens et prà¨s de 2 400 soldats usamà©ricains morts depuis le dà©but de l’occupation. Avez-vous un commentaire ?

Al Dhari : Ces statistiques ne sont pas prà©cises. Nos propres informations indiquent qu’il y a eu 200 000 morts iraquiens depuis l’occupation usamà©ricaine. Le journal mà©dical britannique The Lancet, avait annoncà© le chiffre de prà¨s de 100 000 morts iraquiens, il y a tout juste 8 mois. Les pertes rà©elles usamà©ricaines sont beaucoup plus importantes que ne le disent les chiffres officiels. Le chiffre indiquà© reprà©sente à  peine le quart des soldats usamà©ricains tuà©s.

Quds press : De nombreuses sources politiques arabes et autres ont à©mis l’idà©e de faire remplacer les troupes usamà©ricaines par des forces arabes. Croyez-vous que l’idà©e soit acceptable pour une solution raisonnable de la crise iraquienne ?

Al Dhari : L’idà©e n’est pas viable. Elle ne sert ni l’Iraq ni les troupes en question parce que la situation a beaucoup à©voluà© et a rendu cette proposition caduque. Le meilleur moyen de traiter le problà¨me iraquien aujourd’hui, est comme je l’ai dit, de constituer rapidement une armà©e nationale iraquienne, soutenue par le peuple et n’ayant d’autre allà©geance qu’à  l’Iraq et non pas aux milices partisanes.

Quds press : Certains estiment que l’Iraq subit actuellement plus une occupation iranienne que usamà©ricaine. Comment voyez-vous la position de l’Iran en Iraq ?

Al Dhari : Il y a actuellement en Iraq une occupation, celle des USA, de la Grande-Bretagne et de leurs allià©s. L’intervention n’est pas le fait d’un seul pays mais de plusieurs, certains intervenant plus que d’autres, d’une manià¨re trop flagrante avec des services et des forces de sà©curità©, ce qui en fait un acteur important sur la scà¨ne iraquienne. Cette situation est connue de tous ceux qui s’intà©ressent au fait iraquien. L’occupation comme l’intervention, d’un commun accord ou non, participent à  la destruction de l’Iraq et à  porter prà©judice à  son peuple.

Quds press : A combien vous estimez le nombre de dà©tenus iraquiens dans les prisons usamà©ricaines et iraquiennes ?

Al Dhari : Il y a prà¨s de 70 000 dà©tenus iraquiens, rà©partis dans les prisons des forces usamà©ricaines et iraquiennes. Ainsi, il y en a prà¨s de 37 000 dans les prisons du gouvernement, 16 000 dans les prisons usamà©ricaines et prà¨s de 16 000 dans les prisons d’Irbil, Dohouk, Sousa, Suleymania et autres dans le nord de l’Iraq. Tous ces dà©tenus subissent les pires tortures et survivent dans des conditions inhumaines. La majeure partie d’entre eux sont des innocents, arràªtà©s sur dà©nonciation calomnieuse ou sur des bases confessionnelles.

Quds press : Aprà¨s trois ans d’occupation, comment voyez-vous la rà©sistance iraquienne ?

Al Dhari : Nous constatons que la rà©sistance continue, que son rendement est en croissance et que ses effectifs sont en nette progression si l’on tient compte des nouveaux noms de groupes qui apparaissent. Pour toutes ces raisons, je crois que la rà©sistance continuera tant que durera l’occupation, les deux à©tant intimement lià©es.

Quds press : Auriez-vous des informations sur l’appartenance identitaire et culturelle des combattants et comment les classer idà©ologiquement ?

Al Dhari : Toute la rà©sistance en Iraq et avant tout une rà©sistance nationale. Elle comprend des islamistes qui sont les plus nombreux, des nationalistes, des indà©pendants et Grà¢ce à  Dieu, il y en a, à  ce que l’on dit, de plus en plus de chrà©tiens.

Quds press : Quels sont les rapports de l’association des oulà©mas avec les groupes de rà©sistance ?

Al Dhari : Nos rapports sont des rapports de bienveillance et d’appui de principe sans autre implication.

Quds press : Vous avez visità© de nombreux pays arabes et rencontrà© leurs dirigeants. Comptez-vous sur un rà´le arabe pour rà©gler le problà¨me iraquien ?

Al Dhari : Nous ne comptons sur aucun rà´le politique arabe et nous estimons que les tentatives d’organiser des confà©rences pour les Iraquiens sont insuffisantes pour rà©gler le problà¨me. Il est indispensable que les Arabes cherchent d’autres moyens pour agir sur la situation en Irak, s’ils veulent vraiment avoir une prà©sence rà©elle et une influence dà©terminante sur l’à©quation iraquienne.

Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï, membre de Tlaxcala, le rà©seau de traducteurs pour la diversità© linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.

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